Le
Boisseson en
Cévennes
gardoises
Il n'était
pas encore six
heures du matin
quand Daniel
chargea son
sac dans la
vieille Renault
garée
devant la maison.
L'air sentait
déjà
la résine
de pin et l'herbe
humide. En ce
début
de mai, les
Cévennes
gardoises s'éveillaient
doucement dans
une lumière
dorée
qui caressait
les flancs des
collines.
Il prit la route
de Maciès,
longeant la
crête
d'Anduze jusqu'à
descendre vers
le vallon où
le Boisseson
courait en secret,
loin des regards,
avant de rejoindre
le Gradon de
Saint Jean du
Gard.
Le
Boisseson.
Un nom presque
inconnu, une
rivière
de rien, à
peine un fil
d'eau sur les
cartes d'état-major,
et pourtant,
pour qui savait
regarder, un
trésor.
Ses eaux vives
dévalaient
sur les rochers
en cascades
courtes, se
faufilaient
entre les blocs
de granit moussus,
creusaient des
fosses sombres
où la
truite fario
attendait, immobile
et méfiante.
Daniel le connaissait
par cœur
depuis sa source;
chaque coude,
chaque seuil,
chaque plat
courant que
le soleil ne
touchait qu'une
heure par jour.
Il descendit
le sentier en
lacets, la canne
au toc démontée
sous le bras,
le moulinet
tintant légèrement
contre le tube.
Soudain,
sur le petit
pont de pierre
qui enjambait
le Gardon pour
accueillir le
Boisseson, il
aperçut
une silhouette
courbée
vers la rivière:
un gamin d'une
quinzaine d'années,
les yeux plissés,
scrutait le
courant en contrebas
avec l'intensité
d'un chercheur
d'or.
— Tu cherches
quelque chose
? lança
Daniel en s'approchant.
Le gamin sursauta,
puis sourit,
un peu gêné.
—
Des truites.
Je sais qu'il
y en a, mais
je ne sais pas
comment les
prendre. Mon
père
dit qu'il faut
pêcher
au toc, mais
je ne comprends
pas trop comment
ça marche.
Daniel posa
son sac sur
le parapet et
défit
son étui
à cannes.
Il sortit une
belle canne
en 4 brins,
légère
comme une plume.
— Regarde.
Au toc, l'idée
c'est simple
: on fait dériver
l'appât
naturellement
avec le courant,
comme si c'était
une vraie larve
qui se laisse
porter.
Pour ça,
le matériel
doit être
le plus discret
possible.
Mon nylon fait
seize centièmes,
à peine
plus épais
qu'un cheveu.
Le bas de ligne
est encore plus
fin : douze
centièmes.
La truite est
méfiante
; un fil trop
gros et elle
file.
— Et le
moulinet ? demanda
le gamin en
prenant la canne
dans ses mains
avec précaution.
— Un petit
moulinet léger,
bien réglé,
pour récupérer
vite si besoin.
Mais le vrai
travail, c'est
la main. Tu
tiens le fil
entre deux doigts
— comme
ça —
et tu dois sentir
le fond : de
petits chocs
réguliers,
les plombs qui
rebondissent
sur les cailloux.
Si tu ne sens
plus rien, t'es
coincé.
Si tu sens une
résistance
franche, différente,
tu ferres.
Ils
descendirent
ensemble vers
la berge.
Daniel montra
au gamin un
premier poste
: une veine
de courant rapide
qui se glissait
entre deux blocs
immenses, couverts
de lichen brun-vert,
avant de plonger
dans une fosse
d'un mètre
cinquante. De
l'ombre, de
la profondeur,
une arrivée
d'eau fraîche
depuis un petit
affluent...
parfait.
— Sur
une rivière
comme le Boisseson,
tu dois oublier
les grands espaces
expliqua Daniel
en s'accroupissant.
Ici, ça
défile
vite entre les
rochers. Les
truites se mettent
là où
elles dépensent
le moins d'énergie
pour attendre
leur nourriture
: juste derrière
un gros caillou,
à l'affût
dans un calme,
ou bien à
la rupture entre
le plat courant
et la fosse.
Tu vises ces
postes-là,
pas le milieu
de la rivière.
— Et comme
appât
?
— Ce matin,
j'ai des vers
de terre. Daniel
ouvrit une petite
boîte
et en sortit
un ver frétillant.
Pour les vers,
j'utilise un
hameçon
fer fort numéro
huit ou dix.
Si tu passes
aux larves:
porte-bois,
petites bêtes
aquatiques ramassées
sous les pierres,
alors tu prends
du seize ou
du quatorze,
beaucoup plus
petit. La truite
mange ce qu'elle
voit dans l'eau
; il faut présenter
quelque chose
de naturel.
Le gamin hocha
la tête,
absorbant chaque
mot. Daniel
ferma la boîte
et désigna
la fosse d'un
geste de la
tête.
— Vas-y.
Laisse le courant
travailler pour
toi. Ne force
pas.
Le gamin s'exécuta,
appliqué,
la langue sortie.
Sa première
dérive
fut hésitante,
trop courte.
La deuxième,
meilleure. À
la troisième,
Daniel, posté
quelques mètres
plus en aval,
vit la ligne
hésiter,
puis tendre
brusquement.
— Ferre
!
Un éclair
argenté
bondit hors
de l'eau, puis
plongea.
La
canne vibra.
Le gamin, les
yeux écarquillés,
tint bon et
ramena une belle
fario de vingt-deux
centimètres,
le flanc moucheté
de rouge et
d'or, comme
une braise dans
l'eau claire.
Il la remit
à l'eau,
les mains tremblantes
d'excitation.
Daniel sourit.
Il remonta le
courant, chercha
ses propres
postes, une
passe sous un
aulne penché,
une fosse cachée
derrière
un amoncellement
de blocs et
prit le temps
de la journée,
seul avec le
bruit de l'eau
et le chant
du merle. La
rivière
était
basse en ce
début
de saison, mais
généreuse
pour qui savait
la lire.
En
fin de matinée,
il retrouva
le gamin sur
le pont de pierre.
Le soleil de
mai était
maintenant haut
dans le ciel
cévenol,
chaud et franc,
inondant les
crêtes
d'une lumière
presque blanche.
Les cigales
commençaient
à chauffer
leur répertoire
dans les genêts
en fleur.
— Tu reviens
demain ? demanda
le gamin.
— Si la
rivière
le veut. Daniel
chargea son
sac sur l'épaule
et tendit la
main.
Bonne pêche,
fils.
Ils se séparèrent
là, sur
ce vieux pont
que la mousse
gagnait lentement,
avec le Boisseson
qui murmurait
en dessous,
indifférent
et éternel.
Le gamin descendit
vers l'aval,
sa nouvelle
science en poche,
prêt à
lire les eaux
comme on déchiffre
un livre secret.
Daniel remonta
vers sa voiture,
le cœur
léger,
les bottes encore
humides, avec
cette satisfaction
tranquille que
seule une matinée
de pêche
en rivière
sauvage peut
donner.