Une
tanche pour
Patrice
Le
soleil n'était
encore qu'une
promesse lorsque
Stéphane
m'appela : «
Viens, Patrice,
aujourd'hui
c'est la tanche
sur l'Auzonnet.
» Sa voix,
chaude et pressée,
suffisait à
balayer la fatigue
de la semaine.
J'acceptai sans
hésiter.
L'Auzonnet,
en aval de Saint-Florent-sur-Auzonnet,
avait ce charme
discret des
rivières
de campagne
: eau douce
qui murmure
entre les pierres,
berges ourlées
d'arbustes,
et l'odeur timide
de la terre
humide au réveil.
Nous
arrivâmes
avant l'aube.
Stéphane,
fidèle
à son
habitude, avait
déjà
repéré
le poste idéal,
site très
peu pêché:
une berge encombrée
d'arbustes,
là où
la rivière
ralentissait
comme pour s'étirer.
Le lieu n'était
pas spectaculaire,
moins engageant
que notre poste
habituel, mais
il offrait l'intimité
nécessaire
pour entendre
la moindre touche
: une langue
d'ombre,un gourg
important, protégée
des courants,
bordée
de branches
basses qui cachaient
les petites
huttes d'un
couple de castors.
Il
posa sa canne
à emmanchements
sur la fourche
d'une branche.
J'aimais la
simplicité
de cet outil,
ses sections
s'emboîtant
comme les anneaux
d'une histoire.
Il me la présenta
avec une sorte
d'affection
: la hampe fine
la ligne tendue
prête
à frissonner.
« Pour
la tanche, il
faut de la précision
», dit-il.
« Pas
de fioritures,
juste de la
patience. »
Vint
alors le rituel
de l'amorce.
Nous choisîmes
un mélange
épais
à base
de chapelure,
de pain d'épices,
de maïs
écrasé;
un parfum
de miel
pour réveiller
les habitants
des fonds vaseux.
Stéphane
malaxa le tout
avec de l'eau
de la rivière
(pour eviter
le chlore du
robinet) , jusqu'à
obtenir une
boule de la
taille d'une
noix pour ne
pas effrayer
les poissons;
il lançait
ses petites
boules doucement,
comme on jette
des pierres
dans un lac
pour en mesurer
la profondeur.
« Il faut
que la tanche
sente la sécurité
», murmura-t-il.
« Qu'elle
comprenne que
c'est un festin
sans piège
visible. »
La
première
touche survint
doucement, presque
timidement.
Je vis le frémissemen
du nylon et
du flotteur,
ce petit «
tic »
qui trahit la
curiosité
d'un poisson.
Stéphane
me tendit la
canne. La touche
s'affirma, le
fil se tendit,
puis stop ,
comme si la
tanche, prudente,
goûtait
la chose. Enfin,
un départ
plus franc,
lourd, lent.
La première
tanche apparut
à la
surface, couleur
d'olive profonde,
comme enfouie
dans la mémoire
des marais.
Sa bouche en
cœur avait
attrapé
l'asticot avec
une telle discrétion
que nous la
saluâmes
en silence.
La
matinée
s'étira
en une suite
de gestes rituel
Amorcer, poser,
attendre, sentir,
ferrer. Entre
deux prises,
nous observions
la surface immobile,
trouée
parfois par
le passage d'une
carpe qui venait
"marsouiner"
ou d'une écrevisse
quivenait nous
chatouiller
les pieds. Les
tanches, patientes
et veloutées,
répondaient
à notre
appel : petites,
puis plus grosses,
chacune différente,
l'une nerveuse,
l'autre lourde
et obstinée.
Les heures glissèrent
en bonheur simple,
rythmées
par le cliquetis
du moulinet,
le souffle de
la rivière
et le casse-croûte
sorti du sac
qui sentait
bon les rillettes
et la saucisse
fraîche.
Les
carpes
s'invitent
Puis, comme
un invité
trop bruyant
à une
fête intime,
les carpes vinrent
troubler notre
ordre. Elles
déboulaient
en bancs, fouillant
le fond, dérangeant
la vase, et
nos lignes se
faisaient désormais
tirer par des
masses rutilantes
et impétueuses.
Stéphane
grogna avec
amusement et
un brin d'exaspération
: « Elles
vont tout remuer…
faut tenir le
poste. »
Nous tentâmes
de les repousser
avec des amorces
plus fines,
des lancers
précis,
mais parfois
l'une d'elles
venait se mêler
à la
danse, lourde
et décidée,
nous arrachant
des prises que
nous avions
entrevues pour
mieux les perdre;
cassant nos
lignes trop
fragiles pour
ces missiles
de 3 à
5 kilos.
Malgré
ce tumulte,
la récolte
fut généreuse.
Nous comptâmes
plusieurs tanches,
chacune remise
délicatement
dans l'eau de
l'Auzonnet après
un regard complice.
La plus belle,
une femelle
dodue, sembla
vouloir nous
remercier d'une
révérence
silencieuse
avant de reprendre
l'ombre. À
midi, la berge
paraissait avoir
connu une vie
: traces de
pas, quelques
plumes de pie,
la pâte
d'amorce qui
s'effritait.
Nous firent
le bilan sans
autre artifice
que le sourire
: des poissons,
des histoires
et la certitude
d'avoir partagé
quelque chose
d'authentique.
Avant
de partir, j'osai
remercier Stéphane.
« Merci
», dis-je,
simplement.
Il haussa les
épaules,
comme s'il avait
accompli un
geste naturel.
Puis, à
voix basse,
presque comme
une confidence
offerte à
l'eau : «
Garde ça
pour toi, Patrice.
C'est un coin
très
à l'abrit
qu'on garde
entre amis.
»
Je promis, non
parce que c'était
un secret d'or,
mais parce que
certaines douceurs
n'existent que
si l'on accepte
de les protéger.
Sur
le chemin du
retour, le soleil
penchant dessinait
sur l'Auzonnet
des reflets
d'or et de cuivre.
Je pensais à
la délicatesse
des gestes de
la pêche,
à la
patience récompensée,
et à
l'amitié
qui s'était
tissée
au fil des lancers.
Le jour avait
été
simple, mais
il laissait
en moi une empreinte
durable : la
mémoire
d'une rivière,
la chaleur d'une
prise, et la
promesse d'un
secret bien
gardé
entre nous.,
à jamais.