PÊCHEUR
EN HERBE
Ce
matin-là,
Jimmy s'était
levé
avant le soleil.
À douze
ans, il avait
l'habitude d'accompagner
son grand-père
Daniel au bord
de l'eau, mais
aujourd'hui
était
différent.
Aujourd'hui,
il irait seul
à l'étang
de Massillargues
Attuech, ce
miroir tranquille
niché
dans la garrigue
cévenole,
là où
les libellules
dansent sur
les roseaux
et où
le temps semble
s'être
arrêté.
Daniel le regarderait
de loin, discret,
pour s'assurer
que son petit-fils
avait bien retenu
toutes ses leçons.
Jimmy chargea
son vélo
avec soin.
Dans son sac
à dos,
il avait glissé
sa canne télescopique
de 4 mètres,
légère
mais robuste,
parfaite pour
la pêche
en surface.
Il vérifia
sa boîte
à pêche
: son flotteur,
long, fin, sensible
au moindre frémissement,
ses hameçons
sans ardillon
de taille 20,
minuscules comme
des virgules
d'acier, et
son fil de 8/100e,
invisible dans
l'eau claire.
Sur le porte-bagages,
il avait attaché
un seau, son
épuisette
et sa boîte
d'accessoires.
Rien ne manquait.
Daniel lui avait
appris que le
pêcheur
bien préparé
a déjà
gagné
la moitié
de la bataille.
À
l'étang,
Jimmy prit le
temps d'observer
avant de s'installer.
C'est ce que
son grand-père
lui avait enseigné
en premier :
regarder avant
d'agir. Il longea
doucement la
berge de l'étang,
les yeux plissés
sur la surface
argentée.
Près
d'un bouquet
de roseaux,
à l'ombre
d'un vieux saule,
il aperçut
les signes qu'il
cherchait :
des petits cercles
concentriques
à la
surface, des
éclairs
brillants juste
sous la pellicule
de l'eau. Les
ablettes étaient
là, en
banc serré,
chassant les
insectes en
surface.
Il choisit son
poste : en retrait
de deux mètres
des roseaux
pour ne pas
projeter d'ombre
sur l'eau, légèrement
en hauteur sur
le talus herbeux.
Vint
ensuite l'heure
de l'amorce.
Jimmy
sortit son paquet
d'amorces fines
"la diabolique
ablette".
Une amorce à
l'odeur vanillée
que Daniel lui
avait lui-même
formulé
à base
de chapelure
fine et de quelques
petits secrets,
des trucs et
des astuces
que "la
vieille main"
notait sur un
vieux carnet
à la
couverture patinée
par l'usage.
Jimmy mouilla
son amorce avec
parcimonie,
malaxant lentement
jusqu'à
obtenir une
sorte de "petite
boule de neige"
aérée
qui se déliterait
en tombant dans
l'eau, créant
un nuage de
particules fines
pour attirer
les ablettes.
Il forma de
petites boules
légères,
à peine
plus grosses
qu'une "tomate
cerise"
comme aime le
dire Daniel,
et en lança
une dizaine,
les unes après
les autres avec
précision
à trois
mètres
devant lui,
toutes au même
endroit pour
constituer un
« spot
» de départ.
L'odeur
sucrée
flotta un instant
dans l'air chaud
de juin.
Il appâta
son hameçon
d'un tout petit
pinky et lança
sa ligne. Le
flotteur se
posa sans bruit,
droit comme
un i, l'antenne
peointe en boir
pour se détacher
de la surfade
de l'eau agitée
par un léger
vent créant
une multitude
de brillantes
paillettes dorées.
Jimmy retint
son souffle.
Les secondes
s'étirèrent.
Puis, brusquement,
le flotteur
trembla, plongea
de quelques
millimètres,
remonta... et
disparut franchement
sous la surface.
Le garçon
ferra d'un geste
sec, précis.
Résistance
! Un petit frémissement
vivait au bout
de la ligne.
Il ramena doucement
: une ablette
filait dans
sa main, toute
d'argent et
d'écailles
brillantes,
longue de dix
centimètres,
magnifique.
Son
cœur fit
un bond.
Mais les touches
suivantes se
révélèrent
moins concluantes.
Jimmy ratait
les touches,
trop lent, trop
fort, pas dans
le bon axe.
Après
une dizaine
de tentatives
manquées,
il entendit
des pas dans
l'herbe derrière
lui. C'était
son grand-père;
Daniel s'accroupit
à son
niveau, la voix
douce comme
toujours. «
Tu vois, fiston,
l'ablette touche
vite et recrache
vite. Ferme
le poignet,
pas le bras.
Et attends que
l'antenne de
ton flotteur
disparaisse
vraiment, ne
t'emballe pas
au premier frisson».
Jimmy prit note.
Il s'appliqua.
Au ferrage suivant,
la technique
fut propre,
fluide. L'ablette
était
prise. Puis
une autre. Puis
encore une.
Après
deux heures
de pêche,
Jimmy compta
ses poissons
conservés
dans la bourriche:
vingt-deux ablettes.
Pas un record,
mais une belle
série
pour une première
sortie en autonomie.
Il relâcha
tout doucement
les poissons,
les regardant
filer vers les
profondeurs
verdâtres.
Daniel posa
la main sur
son épaule.
« Tu as
bien choisi
ton poste, bien
préparé
ton amorce,
et tu as su
corriger ta
technique en
cours de route.
C'est ça,
un pêcheur.
»
Ses yeux bleus
pétillaient
sous la visière
de sa casquette.
Le
retour
Sur le chemin
du retour, Jimmy
pédalait
vite, le vent
dans les cheveux
et la fierté
au ventre. Il
avait pêché
seul. Il avait
appris seul...
ou presque.
Derrière
lui, Daniel
suivait le vélo,
souriant dans
sa légère
barbe grise.
L'étang
de Massillargues
Attuech scintillait
une dernière
fois entre les
chênes
verts et les
canelles, gardant
en mémoire
ce matin de
juin où
un garçon
de douze ans
avait grandi
d'un coup, au
bord de l'eau,
parmi les ablettes.