Un
petit matin
sur la lône
Chronique d'une
initiation au
quiver tip
L'aube se
levait à
peine sur la
lône d'Aramon
quand la Picasso
de Daniel se
gara dans l'herbe
humide du chemin
près
des tables de
pique-nique.
À ses
côtés,
Lucas, quinze
ans, les yeux
encore bouffis
de sommeil,
regardait sans
vraiment comprendre
le plan d'eau
qui dormait
sous la brume.
C'était
la première
fois qu'il venait
ici. Peut-être
la première
fois qu'il voyait
le Rhône
d'aussi près
il y avait encore
quelques instant,
en amont de
Vallabrègues.
- T'as bien
dormi ? demanda
Daniel en claquant
doucement la
portière.
- Mouais, bougonna
le garçon.
- Parfait. Les
poissons aussi...
Daniel avait
soixante ans
bien sonnés,
les mains tannées
par des décennies
de bords de
rivière
et cet air paisible
des gens qui
ont appris à
ne pas se battre
contre le temps.
Laisser du temps
au temps...
Lucas, bientôt
15 ans était
le fils d'un
ami, curieux
malgré
lui, envoyé
là comme
on envoie un
enfant à
la campagne...
pour voir.
Ils
déchargèrent
le matériel
en silence.
Daniel sortit
les cannes avec
une douceur
presque rituelle
: deux longues
tiges sombres,
fines comme
des joncs, chacune
équipée
d'une pointe
effilée
qui tremblait
légèrement
dans le vent
du matin.
- C'est quoi
le truc au bout
? demanda Lucas
en désignant
la pointe.
- Le quiver
tip. Le bout
qui tremble.
C'est lui qui
parle à
ta place.
- Il parle ?
- Il te dit
quand un poisson
touche. T'as
pas besoin de
crier, t'as
pas besoin de
courir. Tu regardes
juste ce petit
bout de canne.
Et tu attends
qu'il frémisse.
Lucas hocha
la tête
d'un air pas
totalement convaincu.
Daniel sortit
ensuite une
boîte
métallique
remplie de petites
cages grillagées
en forme de
fuseau.
- Les feeders,
dit-il en en
tendant un à
Lucas. Tu vois,
on les remplit
d'amorce. Une
fois lancés
au fond, ils
se délitent
doucement. Les
poissons rappliquent,
ils cherchent
ce qui sent
bon, et hop,
ils tombent
sur ton hameçon
qui est là,
juste à
côté,
à trente
centimètres.
- C'est un piège,
dit Lucas.
- C'est de la
patience organisée,
corrigea Daniel
avec un sourire.La
lône s'étendait
devant eux,
ex-bras mort
du fleuve, eau
sombre et tranquille
ceinte de roseaux.
De l'autre rive
montait parfois
le chant d'un
héron.
L'endroit avait
cette beauté
discrète
des lieux qui
n'essaient pas
de plaire.
Daniel prépara
l'amorce dans
un grand seau
blanc : une
poudre brun-ocre
qu'il humecta
d'eau petit
à petit,
malaxant du
bout des doigts
jusqu'à
obtenir une
consistance
sableuse et
collante à
la fois. Lucas
observa, intrigué
malgré
lui.
- Il faut qu'elle
tienne au lancer,
expliqua Daniel
sans qu'on lui
pose la question.
Mais au fond
de l'eau, elle
doit s'ouvrir,
se disperser,
inviter. C'est
tout l'art.
- Y'a de l'art
là-dedans
?
- Y'a de l'art
partout où
t'es obligé
d'être
précis
et patient en
même temps.
Daniel montra
à Lucas
comment remplir
le feeder, comment
le lancer en
arc régulier
vers le même
point à
chaque fois,
pas trop loin,
pas n'importe
où. Il
lui apprit à
clipser la ligne
pour répéter
la distance
exacte, à
repérer
un arbre de
l'autre côté
comme point
de mire. Des
gestes simples,
précis,
presque géométriques.
- Maintenant
tu tends la
ligne, dit-il.
Tu rembobines
doucement jusqu'à
ce que le scion
se courbe légèrement.
Là. Stop.
Pose la canne.
Et tu regardes.
Lucas posa la
canne sur les
supports, croisa
les bras, et
regarda.
Cinq minutes
passèrent.
Dix. Le garçon
tapota son téléphone,
s'en voulut,
le rangea. Daniel,
lui, regardait
l'eau comme
on regarde un
feu, sans raison
précise,
juste parce
que c'est hypnotique.
- Ça
bouge pas, dit
Lucas.
- Ça
bouge dans quelques
minutes. Ou
dans une heure.
C'est ça
aussi, la pêche
au feeder, t'apprends
à mesurer
le temps autrement.
- C'est chiant
comme leçon.
- Toutes les
bonnes leçons
le sont un peu.C'est
alors que la
pointe de la
canne de Lucas
frémit.
Un frisson minuscule,
une hésitation,
puis une légère
inclinaison
vers l'eau.
Lucas se redressa
d'un coup.
- Là
! T'as vu ?
- J'ai vu. Attend
encore une seconde.
- Mais il va
partir !
- Reste ferme....
là...
Maintenant !
Lucas saisit
la canne et
donna un ferrage
vif vers le
haut. La canne
se courba. La
ligne chanta.
Au bout, quelque
chose de vivant
tirait, résistait,
zigzaguait dans
la profondeur
sombre.
- Mole…
molinette ?
bredouilla Lucas.
- Moulinet !...
Donne-lui du
fil quand il
tire. Reprends
quand il se
fatigue. Comme
cela, très
bien. Bride
bien le poisson
Le combat dura
trois minutes,
une éternité
pour le garçon
qui demandait
sans cesse à
Daniel: c'est
quoi, c'est
quoi ?...
Quand la brème
remonta enfin
à la
surface, grande
comme une assiette,
argentée
et têtue,
Lucas éclata
d'un rire bref,
nerveux, un
peu stupéfait.
- On la remet
? dit Lucas.
- On la remet.
C'est le principe.
On emprunte,
on rend.
Daniel la décrocha
avec soin et
la remit à
l'eau.
Ils la regardèrent
disparaître
dans un battement
de queue.
Lucas se rassit.
Il ne toucha
plus son téléphone
de la matinée...
sauf pour faire
des photos souvenirs
!