Le
soleil n'a pas encore franchi les crêtes schisteuses qui enserrent
la vallée de l’Altier, mais déjà, l’air
frais des Cévennes pique les joues. En contrebas du village
de Cubières, là où la rivière s’enfonce
dans son lit de granit et de schiste, le monde semble s’être
arrêté. Je descends le sentier escarpé, le souffle
court, porté par l’odeur entêtante du genêt
et de l’humus humide.
Arrivé
au bord de l’eau, le spectacle est saisissant.
L’Altier ne coule pas, il chante.
L’eau est d’une clarté absolue, une transparence
presque irréelle qui donne l’impression que les truites
lévitent au-dessus du fond. Chaque galet, chaque grain de
sable est dessiné avec une précision chirurgicale.
C’est le piège de la Lozère : cette pureté
qui vous émerveille est aussi votre plus grande ennemie.
Ici, le pêcheur est à découvert avant même
d'avoir posé sa mouche.
Je
m’accroupis derrière un bloc de granit moussu. Le moulinet,
celui-là même que j'avais posé sur les graviers
tout à l'heure, brille discrètement sous la lumière
naissante. Je sors quelques mètres de soie. Ma main tremble
légèrement, non de froid, mais de cette excitation
sourde que seuls les moucheurs connaissent. Devant moi, une petite
"ride" à la surface trahit une activité.
Une éclosion de baétidés commence, de petits
voiliers gris dérivant sur le miroir d'eau.
Le
premier lancer est un baiser. Une petite mouche en cul de canard
se pose sans un bruit à l’entrée d’une
veine de courant. La dérive est parfaite. Soudain, un éclair
sombre déchire la transparence. Un gobage franc, un cercle
qui s'élargit. Ferrage immédiat. Au bout de la ligne,
la défense est nerveuse, électrique. C’est une
truite fario de souche méditerranéenne.
Quand
je la glisse dans mon épuisette immergée, je reste
de longues secondes à la contempler. Elle est petite, peut-être
vingt-deux centimètres, mais sa robe est un chef-d’œuvre
: des points rouges cerclés de crème et, surtout,
ces fameuses zébrures sombres sur les flancs, caractéristiques
des poissons de l'Altier. Elle porte sur elle toute l'histoire sauvage
de cette vallée. Je décroche l'hameçon sans
ardillon et, d'un coup de queue rageur, elle rejoint son royaume
de cristal.
La
matinée s'écoule ainsi, entre contemplation et adrénaline.
Chaque vasque est un nouveau tableau. Parfois, je m’arrête
simplement pour regarder le vol d’un cincle plongeur ou le
reflet des falaises qui virent au gris bleuté sous le zénith.
Le silence est total, seulement rompu par le fracas des petites
cascades.
Vers
midi, alors que le soleil écrase la vallée, les gobages
cessent. Je m'assois sur un rocher chauffé par les rayons,
les pieds dans l'eau fraîche. Je ressens cette plénitude
rare, ce sentiment d'être à ma juste place, simple
invité dans ce sanctuaire minéral. L'Altier n'est
pas qu'une rivière à truites ; c'est une leçon
d'humilité, un voyage au cœur de la lumière cévenole
où chaque prise est un cadeau de la montagne.
Le
soleil décline sur les hauteurs de Cubières, et la
lumière change radicalement. La vallée de l'Altier
quitte son habit de cristal pour se draper dans une étoffe
d'or et de cuivre. C'est l'heure magique, celle que les pêcheurs
appellent "le coup du soir".
L'Heure
Rousse sur l'Altier
L'air s'est soudainement calmé, et la chaleur de l'après-midi
laisse place à une fraîcheur descendue tout droit du
Mont Lozère. Les falaises de schiste, qui paraissaient austères
à midi, s'embrasent d'un orange profond, se reflétant
dans les trous d'eau comme si la rivière transportait de
l'or liquide. Le contraste est saisissant : les ombres s'allongent,
bleuissant les berges, tandis que chaque ride à la surface
de l'eau brille comme une étincelle.
Le
silence est plus dense, plus solennel. On n'entend plus que le murmure
sourd de la cascade en amont et le bourdonnement des premiers trichoptères
qui sortent de la végétation pour entamer leur danse
nuptiale.
Le
réveil des belles zébrées
C'est le moment où la discrétion devient une religion.
Je m'approche d'une grande vasque, là où le courant
s'apaise sous une voûte de frênes. Dans cette lumière
rasante, la transparence de l'eau est trompeuse ; les truites ne
sont plus des ombres fuyantes, mais des silhouettes noires qui montent
du fond avec une assurance nouvelle.
Un
gobage retentit. Sec, sonore, autoritaire. Un poisson de belle taille
vient de briser le miroir doré. Ma mouche, un gros sedge
en poils de chevreuil, se pose dans la zone d'ombre. Elle dérive,
portée par le tapis roulant de la rivière, entrant
soudain dans la zone de lumière.L'attaque est fulgurante.
La surface explose en gerbes de feu.
Le combat est plus lourd que ce matin. La truite sonde, cherchant
les racines et les blocs de schiste acérés. La canne
plie, le moulinet chante dans le calme du crépuscule. Lorsque
je parviens enfin à la mener vers le bord, c'est une merveille
de près de trente-cinq centimètres qui brille dans
l'épuisette. Ses zébrures sont sombres, presque noires,
et ses points rouges semblent s'être échappés
du couchant.
Une
communion minérale
Je la relâche et la regarde disparaître dans les profondeurs
désormais sombres de la vasque. Autour de moi, le site a
achevé sa métamorphose. Le "Causse Noir"
porte bien son nom alors que les crêtes se découpent
en ombres chinoises sur un ciel virant au orange/violet.
Je replie ma canne avec un sentiment de gratitude. Pêcher
l'Altier à cet instant, c'est ne plus faire qu'un avec la
pierre et l'eau. On ne ramène pas de poisson, on ramène
un peu de cette lumière rousse, gravée dans la mémoire,
en remontant le sentier qui ramène vers les lumières
lointaines du village.
Le
soleil décline sur les hauteurs de Cubières, et la
lumière change radicalement. La vallée de l'Altier
quitte son habit de cristal pour se draper dans une étoffe
d'or et de cuivre. C'est l'heure magique, celle que les pêcheurs
appellent "le coup du soir".